Controverse permanente sur les jeunes. Pour les uns la vape serait une passerelle vers le tabagisme, pour les autres, elle constituerait au contraire le meilleur des remparts. Voici l’avis de Claude Bamberger.

Claude Bamberger est le nouveau président de l’AIDUCE (Association Indépendante Des Utilisateurs de Cigarettes Électronique). Il participe à ce titre aux commissions AFNOR ainsi qu’aux échanges avec les autorités qui veulent bien tendre l’oreille sur la vape. Claude est également très actif dans de multiples réseaux avec des analyses où il force le respect pour sa précision et sa profondeur de vue. S’il porte clairement et sans ambiguïté les engagements et positions de l’AIDUCE, il ne se gêne pas pour exprimer son avis et ses positions personnelles, parfois iconoclastes, toujours engagées.

Merci à Claude d’avoir accepté cette interview.

Quelle est la position de l’AIDUCE sur l’interdiction de vente des produits de la vape aux mineurs ?

L’Aiduce est favorable à ce que les messages de prévention aux parents d’adolescents qui sont fumeurs ou qui seraient tenter de fumer, soient nettement plus clairs en positionnant le vapotage comme une alternative évitant les risques à court et long terme de la fumée, comme c’est le cas pour le préservatif pour les maladies sexuellement transmissibles. Considérant cela, comme pour beaucoup de décisions concernant les mineurs, l’Aiduce soutient un avis parental préalable.

Par ailleurs les messages d’avertissement concernant la nicotine sur les produits étant faux (signalétique toxique et avertissement d’usage concernant l’addictivité) et propices à induire une confusion disproportionnée, fortement contributrice de la réserve compréhensible de nombreux parents, l’Aiduce souhaite qu’ils soient retirés.

Sur quoi se fondent les craintes de ceux qui affirment que la vape est une passerelle vers le tabagisme ?

Il y a une vieille théorie, issue des années de “guerre contre la drogue” qui affirmait qu’il y avait un cheminement dans la consommation d’une drogue vers une autre, en l’occurrence à l’époque, par exemple, du cannabis vers l’héroïne.

Quand la propagande anti-tabac s’est orientée sur l’assimilation aux drogues, elle a repris cette rhétorique, et l’applique ici sur le vapotage, certains focalisant sur la présence de nicotine, d’autres sur le simple usage.

Depuis des décennies, la théorie initiale a été taillée en pièces concernant les drogues, et son origine nauséabonde exposée, mais comme tous les marronniers elle continue à tourner, même si jusqu’à l’ONU ce passé “guerrier” qui a causé tant de dégâts a été abandonné.

Il faut bien comprendre qu’une grande partie des gens qui l’avancent croient sincèrement en cette théorie, que ce soit sa dimension biologique avec la nicotine ou même la dimension habitude avec une gestuelle qu’ils ne savent différencier du fait de fumer (à la différence des vapoteurs qui sont souvent bien perturbés les premiers temps par la façon de tenir la vape, d’aspirer, de ressentir une vapeur éloignée de la fumée, et surtout la différence d’assimilation de la nicotine).

Toutes les études montrent le contraire d’une passerelle mais beaucoup d’acteurs (beaucoup moins sincères) jouent du biais utilisé dans le passé : les consommateurs de vape sont à une écrasante majorité les mêmes personnes qui fum((er)ai)ent.

Pourquoi n’est-ce pas une passerelle dans les faits ?

Premièrement, le nombre de nouveaux utilisateurs de nicotine qui deviennent vapoteurs réguliers (sans être ou avoir été fumeurs) est minuscule (au plus de l’ordre du 1%, souvent en-dessous). Même chez les adolescents pourtant enclins à l’expérimentation la majorité des jamais fumeurs ne deviennent pas vapoteurs réguliers et parmi ceux qui le deviennent la majorité n’y mettent pas de nicotine.

Et deuxièmement, si la passerelle était réelle, cela créerait plus de nouveaux fumeurs là où la vape est accessible et pas plus là où elle ne l’est pas, et c’est le contraire qui se passe, les pays comme l’Angleterre, la France ou les USA voient des baisses historiques des nouveaux fumeurs, en particulier les adolescents, et les pays où la vape est fortement contrainte ou interdite ne voient pas d’évolution.

Passerelle et addictivité de la nicotine prennent un coup au moral depuis 5 ans que la vape se diffuse, deux théories qui se révèlent plus fantasmées que scientifiquement avancées quand 50% des ex-fumeurs vapoteurs arrêtent aussi le vapotage et que si peu de jeunes jamais fumeurs passent à une consommation régulière de vape.

C’est l’une des seules alternatives accessibles pour réduire les risques causés par la fumée, et en même temps ce sont en grande partie les mêmes motivations qui amènent aux deux, c’est bien là l’intérêt de la vape pour les fumeurs, ex-fumeurs, futurs potentiels fumeurs. Leur proposer un produit qui ne les intéresserait pas, cela ne serait pas bien efficace. Leur proposer un produit qui a des propriétés communes sans les risques est bien évidemment plus pertinent. Pour faire une analogie pas complètement déplacée en terme de risques relatifs, il est plus facile de convaincre ou d’intéresser quelqu’un à remplacer la viande avec du tofu aromatisé qu’avec des brocolis.

Tout cela n’a par ailleurs rien de nouveau puisque les mêmes craintes ont été exprimées en Suède et Norvège (et pour l’interdire dans l’UE) avec le snus, avec les conséquences que l’on sait : respectivement 5% et 10% de tabagisme chez les hommes des deux pays, 20% à 40% dans les pays comme le nôtre où le snus est interdit. Cela a pris des années dans les deux pays, avec un discours manquant beaucoup de clarté de la part des autorités, mais la Suède avec cette ancienneté a gagné un des plus bas taux des cancers pour sa population (presque 40% de moins que la France chez les moins de 65 ans !).

Pourquoi la vape pourrait-elle être un rempart contre l’entrée dans le tabagisme ?

Pour réduire le tabagisme il y a deux familles de leviers : convaincre des fumeurs d’arrêter avant que leur tabagisme n’ait été nuisible à leur santé, la politique anti-fumeurs, et convaincre des non-fumeurs et ex-fumeurs de ne pas (re)commencer, la prévention du tabagisme. Dans les premières, il y a les messages de santé publique, l’accompagnement médical, et la stigmatisation. Dans les secondes, il y a l’éducation sanitaire, l’information, et le dénigrement. L’orientation vers des alternatives/pratiques moins dangereuses (non mise en œuvre en France en dehors des consommateurs problématiques de drogues dites “dures”), fait partie des deux familles.

La France est très avancée sur les premières familles et en retard sur les secondes. Le résultat de ces efforts pour convaincre d’arrêter au moins temporairement de fumer culmine annuellement à moins de 3% des fumeurs (qui arrêtent de fumer au moins pour un an). Avec les difficultés individuelles, un taux d’échecs de l’ordre de 90%, et un arrêt trop tardif, les fumeurs arrêtant trop tard en soit et trop tard à force d’échecs. Ces investissements sont anéantis dans la prévalence par le fort taux de commencement du tabagisme régulier et de reprise. On est face à une baignoire qu’on essaie de remplir avec un filet d’eau et avec la bonde retirée.

Le vapotage a deux avantages : une attractivité pour l’arrêt, et, dans les bonnes conditions d’accompagnement, un taux de réussite supérieur aux techniques actuelles. Donc plus d’arrêts et parmi eux plus d’arrêts réussis. Mais aussi une capacité à détourner (nudge) des (re)démarrages. Sur ce dernier point, on sait que démarrer le tabagisme plus tard est aussi un facteur facilitant son arrêt, donc même si on échoue au premier levier, on ne convaincra pas 25 à 30% des jeunes à ne pas tenter et préférer le tabagisme, on augmente sa réussite au second.

Donc oui, la vape n’est déjà pas assez mise en avant comme un rempart contre l’entrée dans le tabagisme alors que les moyens actuels sont incapables seuls de réussir le PNRT. “2014 : D’ici à cinq ans, la prévalence du tabac devra avoir diminué de 10% [soit 25,2%] et, dans dix ans, être descendue sous la barre des 20% de fumeurs quotidiens. Les enfants qui naissent aujourd’hui soient la première génération d’adultes sans tabac”, donc aucun fumeur de 15 ans en 2029 ; on était pour la prévalence à 33% début 2017, le “plan” représente 4½ millions d’arrêts, à 90% d’échecs cela représente 2½ arrêt pour chaque fumeur en France d’ici la fin d’année prochaine et idem pour tous ceux qui ont échoué dans les 5 années suivantes, quand les moyens budgétaires alloués à l’arrêt et ses conséquences ne sont simplement pas présents dans les comptes… et on ose encore écrire qu’on peut se passer de la vape, et de toutes les alternatives possibles à proposer.

Les cigarettes en chocolat ont été interdites depuis longtemps… La vape, n’est-ce pas pire ?

La théorie derrière l’interdiction de publicité indirecte pour le tabac via les jouets (parce que sinon les cigarettes en chocolat ne sont pas interdites), c’est que sans être nocifs ou addictifs, ces jouets montrent positivement le fait de fumer, comme un modèle pour les enfants, modèle gravé dans leurs références quand ils grandiront. Elles imitent d’ailleurs autant que possible la forme et l’apparence des clopes industrielles.

C’est une des raisons, cette orientation de la lutte contre le tabagisme étant raisonnée, qui a amené l’Aiduce dès 2014-2015 à proposer que des mesures ciblées soient prises sur la communication de produits imitant les cigarettes industrielles (les cigalikes à l’apparence blanc/beige bout lumineux rouge par exemple) tout comme sur la publicité des acteurs qui vendent aussi du tabac à fumer. Propositions qui n’ont été retenues ni par les associations de lutte contre le tabagisme ni par les autorités sanitaires, ces produits sont toujours autorisés à la vente.

Pas étonnant que pas un mot n’ait été prononcé contre l’apparence aujourd’hui des “sticks” d’un produit du tabac à risque réduit qui imitent sans la moindre utilité une clope jusqu’à son habillage papier.

La vape devrait-elle seulement être réservée aux fumeurs (jeunes et moins jeunes) ?

A mon sens non pour deux raisons. La première est qu’il n’y a pas le moindre fondement à cela, c’est une entrave aux libertés publiques inacceptable, aucun danger significatif démontré, aucun entraînement vers d’autres risques (qui serait uniquement un fondement pour des mesures proportionnées d’information et non d’interdiction). En cela les principes constitutionnels imposeraient de libérer la communication positive sur les produits du vapotage (avec les limites plus haut pour les acteurs qui vendent aussi du tabac). Mais seuls les consommateurs et ceux qui aident les fumeurs dans leur arrêt restent à défendre cette position quand ils ne sont pas directement lésés et donc peu en mesure de poursuivre cette déviance législative.

La seconde est qu’au contraire on constate les retombées de l’évidence avec des années de recul dans plusieurs pays maintenant. Il y a moins de gens qui fument et moins de tabac fumé là où le vapotage progresse et il n’y a pas de changement comparable là où il est restreint et même là où il est dénigré par les autorités cela réduit moins le tabagisme. L’histoire du snus se répète. En cela le principe de précaution imposerait que face à un danger prouvé (le maintient du tabagisme) et un risque possible à suivre, des mesures soient prises pour encourager au vapotage. Ce que les autorités Britanniques ont parfaitement démontré par des études scientifiques : de ne pas promouvoir le vapotage résulte plus de maux pour les citoyens, à l’extrême si 100% de la population vapotait le risque de santé publique le pire évalué resterait inférieur à leur situation de l’époque même dans un pays avec environ 20% de tabagisme, ne comptons même pas en France avec plus de 30% de fumeurs quotidiens.